CRÉATION EN COURS – MATTIA MAGGI

Mattia Maggi, acteur de la promotion 2015, a été sélectionné pour faire partie de « Création en cours », dispositif mis en place par le Ministère de la Culture. Création en cours est un dispositif de résidence de création, de recherche ou d’expérimentation qui implique pour chaque artiste accompagné au minimum 20 jours (consécutifs ou non) de transmission dans l’école ou le collège. Les projets participatifs sont encouragés, afin que les résidences permettent d’instaurer un véritable dialogue entre les artistes, les élèves, les enseignants et la communauté scolaire. La seule obligation de résultat est celle de la mise en partage de la création. La production finale d’une œuvre n’est pas obligatoire mais un temps de restitution de la résidence en présence des parents d’élèves et avec la communauté scolaire est attendu.

Résumé

Ce projet, porté par un langage corporel au carrefour de plusieurs disciplines telles que le théâtre, le mime et la danse, questionne le rapport que l’homme entretient à son histoire personnelle et celle du monde par le biais d’un personnage se découvrant la possibilité de retourner visiter son propre passé pour le modifier et ainsi influencer l’histoire collective. Il s’agira du récit, raconté au public, des périples de ce personnage lors des différents voyages géographico-temporels qu’il aura pu effectuer. Les échanges avec les enfants me permettront de m’inspirer de leurs visions du monde pour situer avec justesse le protagoniste alors qu’il retourne lui-même aux confins de son histoire personnelle. Ce travail est librement inspiré du roman Replay de Ken Grimwood.

Note d’intention

« Depuis mon enfance j’ai toujours été fasciné par le voyage dans le temps : pouvoir explorer d’autres siècles et voir avec mes propres yeux les époques que j’étudiais à l’école. Je commençais donc à imaginer tous les grands et petits changements que j’aurais pu apporter pour « améliorer » l’Histoire. Comme pour toute fiction qui traite de ce thème, la question qui se pose est celle des conséquences que pourrait engendrer le fait de pouvoir remodeler notre passé comme bon nous semble. Si, par exemple, nous avions la possibilité de ne pas faire exister l’Holocauste, y aurait-il uniquement des conséquences sur l’Histoire ou également sur notre propre vie ? En effet, si notre passé était différent, notre propre éducation et en conséquence notre propre pensée ne seraient certainement pas les mêmes. Serions-nous quelqu’un d’autre ?

Dans le roman Replay de Ken Grimwood, à l’issue de sa mort à 43 ans, le protagoniste est contraint de revivre sa vie à partir de ses 18 ans pour ensuite re-mourir à 43 ans et recommencer à 18 ans, tout en gardant continuellement le souvenir de ses vies passées. Il profite de sa première renaissance pour devenir extrêmement riche et ainsi tenter de vivre un mariage plus heureux avec sa femme. Seulement, alors qu’ils se re-rencontrent et en raison de toutes ces choses qu’il a déjà modifiées pour rendre sa vie meilleure, il n’est plus exactement le même homme et leur rencontre vire à l’échec. A partir de ce moment, il décide, à chaque fois qu’il revit, de vivre une vie totalement différente.

Mon envie est donc de m’inspirer de ce roman et d’imaginer l’histoire d’un homme s’appelant Erranto qui aurait la faculté de voyager dans ses trente dernières années en m’amusant à explorer les conséquences vraisemblables mais aussi invraisemblables qui pourraient se produire dans sa vie et dans l’Histoire. En imaginant ces différents changements, je tenterai de saisir la façon dont les événements historiques des trente dernières années ont pu influencer notre vie. Quel est le rapport entre notre personnalité, notre pensée et le monde dans lequel nous vivons ? Voire même le contraire : est-ce qu’en changeant notre vie nous pourrions influencer l’Histoire ? Sans pour autant poser un jugement sur ce qu’il serait bien de faire ou de ne pas faire, le travail consisterait à imaginer plusieurs ré-écritures de l’Histoire pour mettre en perspective différents points de vues et laisser libre le spectateur de tirer ses propres conclusions.

La problématique de la distance est au cœur de mon projet. Si le voyage dans l’histoire concerne évidemment la question de la distance temporelle, je souhaite également mettre dans cette création l’accent sur la distance spatiale. Je suis italien et, toute mon enfance, j’ai suivi avec beaucoup de distance les événements historiques en France – malgré la proximité géographique des deux pays. Je souhaite donc confronter mon regard de l’époque à celui d’enfants de France géographiquement éloignés des centres décisionnaires du pays et tenter de saisir leur perception du lointain ou du proche. De plus, mon personnage pourra, dans ses différentes vies, effectuer des choix d’importance tels que décider de rester vivre en Italie sans connaître la France ou, à l’inverse, explorer une partie du monde qui lui semblait jusqu’alors inaccessible. Si cette création se situe dans le cadre d’un théâtre axé sur le langage corporel dans lequel la parole peut être nécessaire mais n’est, de façon générale, pas indispensable, le protagoniste parlera sur scène les différentes langues des personnages rencontrés dans les lieux variés qu’il aura visité à l’occasion de ses pérégrinations : italien, piacentino (le dialecte de ma région en Italie), français, créole, anglais et espagnol, comme s’il avait véritablement eu l’occasion d’en faire l’apprentissage au cours de ses voyages.

J’envisage ce projet comme un solo en scène puisque, d’une part, la vie du personnage sera librement inspirée de la mienne, mais aussi parce que la pièce se présentera sous la forme d’un récit dans lequel le protagoniste racontera au public les voyages dans ses vies passées tout en interprétant les différentes situations et personnages qu’il a pu y croiser. Ce personnage sera un anti-héros. Il aura, en tant qu‘homme, des faiblesses, des envies et des peurs qui pourront interférer avec son pouvoir d’agir sur l’histoire et, bien que la plupart de ses intentions seront bonnes, leurs conséquences ne seront pas toujours les meilleures. Dans le roman « Replay », le protagoniste tente d’empêcher l’assassina du président Kennedy en dénonçant à l’avance le futur assassin ; le meurtre se produit pourtant, bien que l’identité de l’assassin ne soit plus la même. Ainsi, la pièce deviendra une sorte de confession au public dans laquelle le personnage avouera ses tentatives pour améliorer sa vie et celle des autres pour, finalement, en arriver à l’état du monde dans lequel nous somme aujourd’hui. Le public se situera ainsi entre la fiction du récit et la réalité de la représentation, comme si celle-ci faisait également partie de ses voyages dans le temps.

Dès le début de ma formation dans le domaine du théâtre, je me suis tourné vers un théâtre avec peu de texte dans lequel le corps est le moyen d’expression principal. Il me semble en effet que langage corporel permet de suggérer ce que la parole explicite – conflits, désirs, peurs etc – laissant libre le spectateur d’interpréter ce qu’il voit en faisant place à son propre imaginaire tout en déployant force d’émotions. Le langage corporel sera donc le lien de toute l’écriture dramaturgique et me semble complémentaire à la parole qui ne sera pas constamment présente bien qu’importante ; l’un comme l’autre contribuent, de manière différente, à porter la pièce. Comme dans mes précédentes créations en tant que metteur en scène et comédien, celle-ci consistera donc en un mélange de plusieurs disciplines comme le théâtre, le mime et la danse contemporaine. A l’instar du roman de Grimwood, ces voyages dans le temps ne seraient pas réalisés à travers une machine mais via des rewinds, accélérations et sauts dans le temps, qui se traduiront sur scène au travers d’actions physiques précises et donc « distortionnées » pour en arriver à un mouvement presque dansé, gardant toute sa signification dramatique. L’Histoire serait comme imprimée sur une pellicule que nous pourrions rembobiner, accélérer, arrêter et couper, pour ainsi pouvoir la remodeler à notre guise. »